Les onze personnes au cœur de cette enquête ne forment pas un échantillon aléatoire de l’infortune. Ce sont un historien, des journalistes, des médecins et des universitaires, des élus, un député d’opposition, le président d’un parti politique légalement enregistré. Ce qu’elles ont en commun n’est pas un crime. C’est une vocation — consigner, soigner, enseigner, représenter, parler — et une identité. Chacune a été détenue après avoir fait, publiquement et dans la légalité, ce qui la définissait.
Ceci est le pendant écrit de notre film Voices Behind the Walls. Là où le film donne un visage et un nom à onze personnes détenues, cette enquête ajoute ce qu’un film de dix minutes ne peut porter : la trace documentaire — actes d’accusation examinés par des organisations de défense de la presse, dates d’audience, proclamations en vertu desquelles ces personnes sont détenues — et le schéma plus large dans lequel chaque cas s’inscrit. Chaque affirmation factuelle ci-dessous est attribuée à une source nommée et publiquement accessible ; les références numérotées figurent à la fin. Lorsqu’un détail repose sur une source unique, il est signalé. Ceci est une argumentation bâtie à partir du dossier public. Ce n’est pas un verdict judiciaire, et cela ne prétend pas l’être.
01 · La prémisseOnze noms, et la machinerie qui les sous-tend.
Lisez un seul cas et cela ressemble à une injustice. Lisez les onze et une structure apparaît. Le même état d’urgence revient comme déclencheur juridique. La même proclamation antiterroriste revient comme chef d’accusation. La même poignée de prisons revient — Kaliti, Kilinto, Awash Arba. Les mêmes avocats de la défense reviennent dans des dossiers nominalement sans lien — Henok Aklilu, Solomon Gezahegn — parce que le vivier d’avocats prêts à prendre ces affaires est étroit. Et la même chorégraphie procédurale revient : arrestation d’abord, base légale assemblée ensuite ; audiences fermées à la presse ; actes d’accusation laissés vagues et amendés tardivement ; ordonnances judiciaires — pour des soins médicaux, pour une libération sous caution, voire pour qu’un prévenu soit simplement présenté au tribunal — rendues puis ignorées.
Cette enquête avance trois affirmations, dans l’ordre. Premièrement, que ces détentions obéissent à un motif: ces personnes sont emprisonnées pour ce qu’elles sont et ce qu’elles font, non pour ce qu’un procès équitable et public aurait établi qu’elles ont commis. Deuxièmement, que ce motif opère à l’échelle collective: les onze sont la fraction visible d’une population détenue bien plus vaste. Troisièmement, que le piège est scellé: les personnes qui auraient pu contester cela dans les urnes, le rapporter au public ou le défendre au tribunal sont derrière les mêmes murs — jusqu’à, comme le montre le cas le plus récent ci-dessous, l’autorité de la Cour suprême elle-même mobilisée pour ratifier un enlèvement mené par des hommes masqués à la porte d’une prison.
02 · Les onzeCe que montre le dossier, nom par nom.
Chaque fiche rassemble ce qui a pu être vérifié à partir de sources nommées — dates, charges, tribunaux, et les documents qu’une image animée ne peut montrer. Les numéros de référence renvoient à la liste des sources, à la fin.
03 · La machinerieUn état d’urgence, une proclamation, trois prisons, une méthode.
Derrière onze dossiers individuels se trouve un appareil unique et réutilisable. Presque chaque arrestation de 2023 évoquée ci-dessus a suivi l’état d’urgence déclaré en région Amhara le 4 août 2023, après que le gouvernement fédéral eut entrepris de dissoudre les forces spéciales régionales et que la milice Fano eut pris les armes. Le Command Post de l’état d’urgence a arrêté des élus sans que leurs immunités soient levées, des présidents de parti sans mandat, des journalistes sans motif déclaré ni comparution. Lorsque l’état d’urgence a fini par expirer en juin 2024, sa fonction est apparue au grand jour : trois journalistes détenus pendant des mois en vertu de ses dispositions — Bekalu Alamirew, Tewodros Zerfu et Belay Manaye — ont été libérés dans les jours suivant son expiration, sans qu’aucune charge n’ait jamais été retenue, après qu’un tribunal eut ordonné à la police de répondre de la légalité de leur détention. [16]
Le chef d’accusation récurrent est la Proclamation sur la prévention et la répression du terrorisme. Sa caractéristique centrale, dans ces affaires, est son ampleur : dans les actes d’accusation examinés par le CPJ, sa disposition capitale — punissant ceux qui « terroris[ent] ou répandent la peur au sein du public … dans l’intention de faire avancer des causes politiques, religieuses ou idéologiques » — a été appliquée à des journalistes pour leurs reportages. La proclamation n’exige pas de l’État qu’il prouve un attentat à la bombe ou un assassinat ; elle exige qu’il qualifie de terrorisme un discours, une association ou un reportage. C’est le mécanisme par lequel une rédaction devient une « branche de propagande médiatique », un message texte transféré devient « facilitation d’attaques », et le fondateur d’une chaîne YouTube devient « coordinateur adjoint » d’un conseil armé. [12][18]
Trois noms de prison reviennent. Awash Arba, le camp militaire du désert — « le Guantánamo de l’Éthiopie », selon les termes d’une déclaration commune de la diaspora — utilisé pour la détention au secret sous l’état d’urgence : Tadele, Buayalew, Kebede et Zewdu y sont tous passés. Kaliti et Kilinto, les prisons d’Addis-Abeba et de ses environs où les prévenus pour terrorisme sont concentrés pour leurs procès qui s’étirent sur des années. Cette concentration est en soi la preuve d’un système plutôt que d’une série de coïncidences.
Et à travers les dossiers, une chorégraphie commune, chaque étape documentée ci-dessus dans au moins un cas nommé. L’arrestation précède la base légale : Tadele a été arrêté sept mois avant que le parlement ne lève son immunité ; celle de Buayalew ne l’a jamais été ; Kebede a été appréhendé sans mandat judiciaire. Les tribunaux sont bafoués : des juges ont ordonné des soins pour Tadele et Buayalew, et la prison a invoqué des « préoccupations sécuritaires » jusqu’à ce que l’opération devienne inévitable — puis a renvoyé les deux hommes en cellule en quelques heures, saignant encore ; le mandat d’arrêt émis par un juge contre un policier qui a refusé deux fois de présenter Kebede donne la mesure du peu de poids qu’a même une ordonnance de justice. Les actes d’accusation restent vagues et arrivent tard : l’affaire collective contre Meskerem Abera a été suspendue deux fois sur la demande de la défense que l’accusation précise des faits concrets, et l’acte d’accusation « amendé » de novembre 2024, comme l’a observé le CPJ, nommait des personnes prétendument affectées par des incidents sans détailler ces incidents. Des dossiers dormants sont réactivés : le dossier de décembre 2022 d’Abera a dormi quinze mois, puis s’est réveillé pour produire une peine plus courte que le temps qu’elle avait déjà purgé — ce qui est l’aveu le plus proche qu’un tribunal puisse faire que c’était la détention, non le verdict, qui importait. Et quand tout le reste échoue, la force l’emporte sur les tribunaux — comme à la porte de Kilinto le 25 février 2026. [12][11]
04 · L’échelleDe onze à trois cents — et au-delà.
Les onze sont une fenêtre, non l’ensemble. Les preuves de l’ampleur sont inégales par construction — coupures d’internet, salles d’audience fermées et familles apeurées empêchent de comptabiliser le nombre réel — mais tous les chiffres disponibles pointent dans le même sens. L’unique acte d’accusation collectif du 7 juin 2023 nommait 51 prévenus. L’affaire enregistrée sous le nom de Yohannes Buayalew compte 52 accusés, dont 14 ont été présentés à l’audience à huis clos de Lideta en mars 2024 tandis que la police était chargée de localiser les autres. Le rapport pays 2023 du Département d’État américain a documenté « de nombreux signalements de disparition forcée » liés aux conflits en Amhara et en Oromia. Un appel de décembre 2024 signé par quinze organisations de la diaspora évoquait « des milliers de prisonniers politiques amhara » et nommait, au-delà des onze de ce film, d’autres médecins et universitaires détenus. [12][6][15][3]
« Des dizaines de milliers de militants présentés comme pro-amhara ont été emprisonnés depuis le début de l’année. » Reporters sans frontières, pour la seule année 2023
Et la machinerie ne s’est pas arrêtée. Le Rapport mondial 2026 de Human Rights Watch relève qu’en août et septembre 2025 les autorités ont « arbitrairement arrêté au moins six journalistes et professionnels des médias, en détenant certains au secret », et que le 13 août 2025 des hommes armés masqués, certains prétendument en uniforme militaire, ont enlevé Yonas Amare, rédacteur senior de The Reporter. En avril 2026, le CPJ a rapporté que le rédacteur en chef d’Addis Standard, Million Beyene, avait été enlevé de sa rédaction par des hommes non identifiés après la révocation de l’enregistrement du média. Les onze s’inscrivent dans une pratique continue et croissante qui atteint le présent. La formulation prudente du film — au moins trois cents prisonniers politiques liés à la répression en Amhara — repose sur les décomptes des avocats des détenus et des associations de veille. Face aux « dizaines de milliers » de RSF, il s’agit presque certainement d’une sous-estimation. [26][27][19]
05 · Le droit, et ses limitesCe qui peut, et ne peut pas, être affirmé.
Les détentions décrites ici engagent des obligations que l’Éthiopie a acceptées. La détention arbitraire prolongée et le déni de procédure régulière violent le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, que l’Éthiopie a ratifié. Le refus de soins à des détenus dont le pronostic vital est engagé met en jeu l’interdiction des traitements cruels, inhumains ou dégradants. La saisie de Sisay Awgichew à la porte de la prison l’a placé, pendant des jours, hors de la protection de la loi, son sort n’étant pas reconnu — les éléments constitutifs d’une disparition forcée au sens de la Convention internationale de 2006. Et la poursuite systématique de journalistes au titre de dispositions antiterroristes capitales pour des actes de journalisme s’inscrit précisément dans ce que les systèmes onusien et africain des droits humains ont condamné à maintes reprises comme le détournement du droit antiterroriste pour réprimer l’expression.
Les limites honnêtes doivent être énoncées clairement : à ce jour, aucun tribunal ni aucune commission d’enquête de l’ONU n’a rendu de conclusion contraignante établissant que le traitement des détenus amhara constitue un crime international spécifique. La Commission internationale d’experts des droits de l’homme sur l’Éthiopie, dans son rapport final de 2023, a indiqué explicitement que son travail était inachevé — puis on l’a laissée expirer. Cette enquête bâtit donc une argumentation à partir du dossier public, en s’appuyant sur le Cadre d’analyse des crimes atroces du Bureau de l’ONU pour la prévention du génocide, comme grille de lecture, non comme verdict.
Les contre-arguments, énoncés loyalement : la position du gouvernement est qu’il s’agit d’affaires de sécurité nées d’une insurrection armée réelle. C’est vrai dans une certaine mesure — le conflit Fano est réel, et des acteurs armés de plusieurs camps ont commis des exactions ; le rapport 2026 de Human Rights Watch documente des forces Fano enlevant et tuant elles-mêmes des enseignants à Merawi. Une enquête sérieuse tient les deux faits à la fois : un conflit armé est réel, et l’emprisonnement d’un historien, de journalistes, de médecins, d’un président de parti et d’auditeurs élus de l’exécutif pour leur travail public n’est pas expliqué par lui. Le critère n’est pas de savoir si un conflit existe. C’est de savoir si ces individus précis ont été convaincus, dans des procédures équitables et publiques, d’avoir fait ce qu’on leur reproche. Au vu du dossier public, ils ne l’ont pas été. [26]
06 · Le filmVoices Behind the Walls.
Cette enquête est le pendant écrit du documentaire Voices Behind the Walls, produit sous la bannière de la Global Amhara Diaspora Diplomatic Task Force (GADTF) en collaboration avec AAGE — Amhara Advocacy Group in Europe. Le film dure dix minutes et trente secondes, en anglais, sous-titré en français et en amharique. Aucune personne n’est créditée à l’écran : le travail est porté collectivement par le GADTF, par décision délibérée, afin de protéger ses auteurs et leurs familles. Là où cette enquête vous donne les actes d’accusation et les dates d’audience, le film vous donne les visages qui s’y rattachent — et l’audio authentifié de l’arrestation de Genet Asmamaw.
Regardez le film complet sur la chaîne @AmharaDiplomacy. Une page compagnon réunissant les onze dossiers se trouve dans notre section Documentaire.
07 · Ce que cela signifieCompter ce que le système est bâti pour ne pas compter.
Le but de nommer onze personnes n’est pas de suggérer que seules onze comptent. C’est de rendre lisible une pratique conçue pour être illisible. Un État qui coupe l’internet pendant les opérations, interdit la presse d’audience, détient des gens dans des camps du désert, réactive des dossiers dormants après quinze mois, et envoie des hommes masqués à la porte d’une prison pour défaire la mise en liberté ordonnée par un tribunal est un État qui a investi dans le fait de ne pas être compté. La réponse à cela n’est pas d’égaler son échelle — aucune association de la diaspora ne peut recenser indépendamment chaque détenu — mais de rendre chaque cas vérifiable impossible à écarter.
Les institutions — le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, le Parlement européen, l’Union africaine — agissent sur la documentation, non sur l’indignation. Une personne nommée, une source attribuée, une date d’audience, un détail d’acte d’accusation : cela voyage plus loin dans les salles où se prennent les décisions que n’importe quel adjectif. Les onze ont été choisis parce que leurs cas peuvent être défendus, ligne par ligne. Derrière eux se tiennent les centaines — selon RSF, les dizaines de milliers — qui ne peuvent pas encore être nommés.
Les murs du titre sont littéraux — Kaliti, Kilinto, Awash Arba. Mais ce sont aussi les murs que le système érige autour de l’information elle-même : la coupure, la salle d’audience fermée, l’acte d’accusation qui nomme des victimes sans nommer d’incidents. Cette enquête, et le film qu’elle accompagne, sont une tentative de percer une fenêtre dans ce mur. Ce qui se trouve de l’autre côté, ce ne sont pas onze histoires. C’en est une.