Compter, pour qu'ils ne disparaissent pas deux fois

Pourquoi le Drone Monitor recense un par un — et ce que ces chiffres portent.

Le 30 novembre 2023, en début d'après-midi, une ambulance roulait vers Wegel Tena, dans le woreda de Delanta. Elle rentrait de Tita, près de Dessie. Trois soignants de l'hôpital primaire étaient allés y chercher des médicaments qui manquaient. Les caisses tenaient à l'arrière. Devant, ils s'étaient serrés à trois : Bizuyehu, le chauffeur, Henok, le pharmacien, et le docteur Getachew, qui dirigeait l'hôpital.

On voyait que c'était une ambulance. Aucun combat n'avait lieu dans la zone. Trois habitants ont vu un drone tourner au-dessus de la ville ce jour-là.

La munition a tué au moins quatre personnes et en a blessé grièvement une autre.

Nous ne tenons pas cela d'un seul témoin. Human Rights Watch a enquêté sur cette frappe. L'organisation a analysé l'imagerie satellite, authentifié les vidéos et les photos prises après l'attaque, et publié ses conclusions en juillet 2024, au terme d'une enquête menée dans treize villes d'Amhara auprès de cinquante-huit témoins. Des médecins et des habitants lui ont dit penser que l'ambulance avait été visée exprès, pour que ces médicaments ne soignent pas des combattants Fano. Human Rights Watch conclut que l'armée éthiopienne a commis des violations graves du droit de la guerre, qui peuvent constituer des crimes de guerre.

Dans notre registre, cette journée tient sur une ligne. Une date, un lieu, un woreda, une zone, un chiffre dans la colonne des tués, un mot dans la colonne des cibles : health.

C'est cette distance que cet article voudrait combler. Et dire pourquoi, malgré elle, nous continuons de compter.

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Le silence a été organisé avant nous

D'août 2023 à juillet 2024, l'internet mobile a été restreint et les lignes téléphoniques coupées dans dix-neuf villes d'Amhara. Onze mois. Freedom House en a établi la chronologie. L'Amhara Association of America, elle, écrit dans ses rapports que les attaques qu'elle a pu recenser ne sont qu'une fraction de ce qui s'est produit — à cause de cette coupure, précisément.

Une coupure de ce genre n'est pas une panne. C'est une méthode. Elle empêche une mère de signaler la mort de son fils, un journaliste de vérifier, un enquêteur d'arriver. Elle fabrique l'absence de preuve. Puis on invoque l'absence de preuve.

Pendant ce temps, les institutions qui devaient établir les faits se sont tues, l'une après l'autre.

En octobre 2023, le mandat de la Commission internationale d'experts des droits de l'homme sur l'Éthiopie est arrivé à terme. Aucun État n'a déposé de résolution pour le prolonger — pas même l'Union européenne, qui l'avait pourtant créée deux ans plus tôt. Dans son dernier rapport, la commission concluait que tous les facteurs de risque de crimes d'atrocité étaient réunis dans le pays. Elle s'est arrêtée là.

En Éthiopie même, la commission nationale des droits humains a publié un rapport annuel de cent cinquante-deux pages sur 2024 et 2025, sans mentionner une seule attaque aérienne. Son président explique que deux frappes seulement lui ont été signalées dans l'année, et qu'aucune n'a paru crédible.

Dans cet espace vidé, il ne reste que des familles qui racontent et des organisations qui écrivent.

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Pourquoi les chiffres ne concordent pas — et pourquoi ce n'est pas louche

Un lecteur attentif croisera plusieurs décomptes. Il aura raison de se demander à qui se fier.

L'ACLED recense une centaine de frappes de drone en Amhara depuis avril 2023. Le Conseil européen pour les relations internationales compte au moins 449 civils tués. Les Nations unies ont vérifié dix-huit frappes, 248 morts civils et 55 blessés pour les cinq derniers mois de 2023. Notre registre, lui, en compte aujourd'hui 191 et 1 216 morts — un chiffre qui monte à chaque versement, et que le tableau de bord affiche toujours à jour.

Aucun de ces chiffres n'en contredit un autre. Ils ne mesurent pas la même chose.

Une frappe n'est pas un incident. Notre source principale le dit elle-même : pour le seul automne 2024, elle compte plus de quatre-vingt-dix-neuf frappes réparties sur soixante-quatorze incidents. L'ACLED, de son côté, code des événements selon ses propres règles. Les Nations unies ne retiennent que ce que leurs équipes ont pu vérifier — c'est-à-dire peu, quand les lignes sont coupées et les routes fermées.

Le chiffre le plus bas n'est pas le plus honnête. Il est le plus prudent, et cette prudence coûte : elle laisse dehors ceux que personne n'a pu aller voir.

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Ce que nous faisons de nos propres doutes

Notre registre contient des désaccords. Nous les publions.

Prenez la frappe de Waber, le 9 novembre 2023. Notre source primaire compte dix-sept morts et parle d'habitations. Les Nations unies en comptent treize et décrivent une gare routière, où des gens attendaient leur car. Nous n'avons pas tranché. Les deux versions sont dans la fiche, avec leurs sources et leurs liens.

À Merewa, en août 2026, la même source fait état d'au moins cinq civils tués : une mère, ses deux enfants, deux hommes qui passaient par là. La BBC Tigrinya rapporte trois morts. L'administrateur du woreda en évoque un seul. Nous avons gardé le chiffre de notre source primaire, la seule qui dise qui étaient ces gens. Et nous écrivons, dans la fiche même, que c'est le plus élevé des trois.

Un registre qui cache ses écarts se croit solide. Il est fragile. Celui qui les montre peut être discuté, mais on ne le prendra pas en défaut.

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Ce que ces frappes atteignent

Le 6 novembre 2023, une école primaire du district de Wadera. Les Nations unies y comptent sept morts, dont trois enseignants ; notre source primaire en dénombre douze. Les deux chiffres sont dans la fiche. Le 12 mai 2024, dans le district de Kewet, sept enseignants réunis dans la cour de leur école pour une fête. Le 7 septembre 2026, deux écoles primaires du woreda de Dera, Sana puis Mecho, frappées coup sur coup au petit matin. C'était le jour des inscriptions. Des enfants et leurs parents s'y étaient rassemblés parce qu'on venait d'annoncer que les cours reprenaient.

L'UNICEF compte plus de six mille écoles fermées dans le pays et près de dix mille endommagées, soit dix-huit pour cent du parc scolaire. En Amhara, le bureau régional de l'éducation en dénombrait en mars 2025 plus de 3 600 encore closes, dont plus de quatre cents entièrement détruites dans la seule zone d'East Gojjam. C'est aussi là que vivent les 4,4 millions d'enfants déscolarisés recensés par l'UNICEF — le chiffre le plus élevé de toute l'Éthiopie, devant l'Oromia et ses 3,2 millions.

Ce nombre ne stagne pas. Ils étaient environ 3,9 millions en octobre 2023, ils sont 4,5 millions aujourd'hui. Chaque année de guerre ajoute une classe d'âge à celles qui n'apprendront pas à lire.

Une génération entière apprend que l'école est l'endroit où l'on meurt.

Le droit de la guerre demande trois choses simples. Distinguer les civils des combattants. Ne pas leur causer de dommages hors de proportion. Prendre toutes les précautions possibles avant de frapper. Les Nations unies ont écrit que les attaques de novembre 2023 constituaient une privation arbitraire de la vie au regard du droit international. Human Rights Watch parle de violations qui peuvent constituer des crimes de guerre. Ce ne sont pas des mots d'indignation, ce sont des qualifications juridiques — et une qualification appelle une responsabilité.

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Ce que documenter a déjà permis

On pourrait croire que compter ne change rien. L'expérience dit le contraire.

En 2020, des organisations de la société civile et des journalistes — pas des gouvernements — ont établi une chose simple : des capteurs fabriqués au Canada, ceux qui servent à désigner les cibles, équipaient des drones engagés dans une guerre pour laquelle ils n'avaient jamais été vendus. Ottawa a suspendu les livraisons, puis annulé vingt-neuf licences d'exportation, au terme d'un examen officiel qui a conclu à des preuves crédibles de détournement. Une entreprise britannique a cessé de livrer après avoir été contactée par des défenseurs des droits humains. Le fabricant a passé des années à remplacer ces composants, jusqu'à faire voler son propre moteur en 2025.

Puis, en janvier 2024, le Canada a rouvert ses exportations, dans le cadre d'un arrangement diplomatique lié à l'OTAN. Les livraisons ont repris. Sur le terrain, rien n'avait changé.

Ce qui a marché une fois peut marcher encore. Mais rien ne bouge sans documentation, et une documentation ne pèse que si elle est irréprochable.

Voilà pourquoi nous vérifions chaque date. Pourquoi nous gardons le lien vers chaque rapport. Pourquoi nous écrivons quand deux sources se contredisent. Et pourquoi nous refusons d'arrondir un bilan vers le haut, même quand la colère nous y pousse.

Mille deux cent seize. Ce n'est pas un nombre. C'est mille deux cent seize fois quelqu'un — un chauffeur d'ambulance, un pharmacien, un directeur d'hôpital, une mère et ses deux enfants, des enseignants réunis dans une cour d'école. Qu'on puisse le vérifier ligne par ligne est peut-être tout ce que nous pouvons encore leur offrir.

Sources & références
  1. Attaques contre les soins médicaux dans le conflit amhara, dont la frappe sur une ambulance à Wegel Tena le 30 novembre 2023. hrw.org Human Rights Watch, juillet 2024
  2. Dix-huit frappes de drone recensées, 248 morts civils et 55 blessés entre août et décembre 2023. ohchr.org OHCHR — Mise à jour sur la situation des droits humains en Éthiopie, juin 2024
  3. Frappes sur une école primaire du district de Wadera et sur la gare routière de Waber ; de telles attaques constituent une privation arbitraire de la vie. ohchr.org OHCHR, 17 novembre 2023
  4. Le Conseil des droits de l'homme n'a pas renouvelé le mandat de la Commission d'experts sur l'Éthiopie. hrw.org Human Rights Watch, 4 octobre 2023
  5. Chapitre Éthiopie, frappes de drone et responsabilité. hrw.org Human Rights Watch, Rapport mondial 2025
  6. Incidents documentés, dont la frappe sur des enseignants dans le district de Kewet le 12 mai 2024. state.gov Département d'État des États-Unis, rapport 2024
  7. Internet mobile restreint et lignes téléphoniques coupées dans dix-neuf villes d'Amhara. freedomhouse.org Freedom House, Freedom on the Net 2024
  8. Le rapport annuel de la commission éthiopienne des droits humains et sa position sur les frappes signalées. ethiopiaobserver.com Ethiopia Observer, 6 août 2025
  9. Enfants déscolarisés par région ; écoles fermées et endommagées dans le pays. unicef.org UNICEF, Situation Report No. 9, octobre-novembre 2024
  10. Écoles encore fermées en Amhara et ampleur des destructions dans l'East Gojjam. addisstandard.com Addis Standard, août 2025
  11. Évolution du nombre d'enfants déscolarisés en Amhara depuis octobre 2023. acaps.org ACAPS — analyse pays Éthiopie
  12. Guerre des drones en Éthiopie : acquisition, routes d'approvisionnement et bilan civil. ecfr.eu Zecharias Zelalem, Conseil européen pour les relations internationales, février 2025
  13. Imagerie satellite confirmant la présence de drones turcs, chinois et iraniens en Éthiopie. paxforpeace.nl PAX
  14. Composants occidentaux dans les drones employés dans le conflit éthiopien, et le fournisseur qui s'est retiré. dronewars.net Drone Wars UK, avril 2022
  15. Annulation de vingt-neuf licences d'exportation vers la Turquie. canada.ca Affaires mondiales Canada, 12 avril 2021
  16. Rapport final d'examen des permis d'exportation vers la Turquie. international.gc.ca Affaires mondiales Canada
  17. Reprise des exportations canadiennes de capteurs après la levée des contrôles en janvier 2024. ploughshares.ca Project Ploughshares, juin 2025
  18. Premier vol d'un moteur de conception nationale sur le TB2. aviationweek.com Aviation Week, 2025
  19. Frappes de drone et aériennes recensées en Amhara, incident par incident. amharaamerica.org Amhara Association of America
  20. Témoignages sur les frappes de drone contre des civils en Amhara. aljazeera.com Al Jazeera, décembre 2023
  21. Bilan civil du recours aux drones de combat par l'Éthiopie. thenewhumanitarian.org The New Humanitarian, mars 2024