Monsieur le Professeur,
En votre qualité d'universitaire et de psychiatre reconnu, votre compréhension de la psychologie sociale et des conditions préalables à la résolution des conflits ne fait aucun doute. C'est précisément en raison de votre autorité morale que nous nous sentons tenus de nous adresser directement à vous au sujet de la trajectoire actuelle du processus de dialogue national.
Nous devons souligner cette réalité brutale : un véritable dialogue national ne peut prospérer dans un environnement où les piliers fondamentaux de la paix sont absents.
1. Le respect de la liberté d’expression. Un dialogue crédible exige la protection des droits fondamentaux. Or le climat actuel est marqué par une peur généralisée, où la dissidence est réprimée par l’emprisonnement, la torture et des mesures extrajudiciaires. Le meurtre toujours non élucidé de l’ingénieur Simegnew Bekele ; la détention des députés Yohannes Buayalew et Christian Tadele, déchus de leur immunité parlementaire ; ainsi que l’emprisonnement de Meskerem Abera, du journaliste Sisay Gobeze, de Tadios Tantu et d’innombrables autres, en portent un sombre témoignage.
2. La libération des prisonniers d’opinion. Une négociation de bonne foi suppose la libération des prisonniers politiques. Le maintien en détention de nombreux universitaires, journalistes et opposants — dont certains sont contraints de signer de faux aveux pour des crimes commis par le régime lui-même, comme prix de leur libération — rend tout processus actuel intrinsèquement illégitime.
3. Une négociation inclusive entre les élites. Un dialogue porteur de transformation exige la participation de tous les acteurs politiques majeurs. Or un processus qui exclut les universitaires critiques et les parties prenantes situées hors des rangs des cadres et sympathisants du Parti de la prospérité ne saurait produire un résultat durable ou représentatif. Des figures de premier plan — dont Lidetu Ayalew, Jawar Mohammed et Gedu Andargachew — demeurent en exil ou écartées ; une initiative qui isole les principales parties prenantes ne peut aboutir à un résultat représentatif.
4. La cessation des hostilités. Aucun dialogue ne peut aboutir tandis que l’État répond aux revendications régionales — en Amhara, en Oromia, au Benishangul-Gumuz et au Tigré — par l’artillerie lourde et des frappes de drones qui détruisent des vies et des biens. Répondre à la contestation politique en tuant des citoyens sape le principe même de la négociation. De fait, le processus semble viser la construction d’une image et la prolongation du maintien au pouvoir des dirigeants actuels — y compris le passage d’un régime de premier ministre à un régime présidentiel — plutôt qu’une solution durable.
À la lumière de ces obstacles structurels, un dialogue circonscrit aux cadres du régime et à quelques bénéficiaires choisis n'est pas un instrument de paix, mais un mécanisme de consolidation du pouvoir.
Compte tenu de votre héritage intellectuel, nous vous invitons à réfléchir en profondeur à la question de savoir si ce processus sert le peuple éthiopien ou un agenda politique étroit. Nous espérons que, même à ce stade, vous vous désolidariserez d'un processus qui risque d'être retenu comme un instrument de gouvernance dictatoriale, plutôt que comme un pont vers la réconciliation.
Avec nos respectueuses salutations,
Amhara Advocacy Group in Europe (AAGE)
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